Qui gagne plus d'un million ?


             Le projet de taxe à 75% sur la part des rémunérations qui dépasse plus d’un million d’euros est devenu un serpent de mer. On ignore encore ses modalités et ses cibles. En revanche, on peut identifier qui gagne plus d’un million d’euros par an en France.

Tout d’abord, il faut préciser que nous allons traiter des revenus du seul travail et non pas du capital. Sont donc exclus les intérêts financiers, les dividendes ou les loyers immobiliers. Nous englobons, dans les revenus du travail, les salaires, les honoraires des professions libérales, les bénéfices des agriculteurs ou des commerçants, les primes et l’intéressement. Il existe environ un millier de personnes qui dépasse ce seuil symbolique du million d’euros en rétribution de l’activité. La moitié sont des patrons de très grandes entreprises. Viennent ensuite environ 250 acteurs de la haute finance : des traders qui achètent ou vendent des actions ou obligations, des responsables de salle de marché et des banquiers d’affaires. Puis, on trouve un peu plus d’une centaine de sportifs professionnels, dont la plupart sont footballeurs. On compte aussi quelques avocats d’affaires, architectes ou designers qui, en tant que membres des professions libérales, devraient échapper à la taxation exceptionnelle. A côté des grands patrons, financiers ou footballeurs, d’autres individus que nous regroupons sous le vocable de « stars » perçoivent des rémunérations de plus d’un million. Une quinzaine d’acteurs, en fonction des tournages, entrent dans cette catégorie avec une somme composée d’un montant fixe et d’une part variable sur le nombre d’entrées. Une dizaine de chanteurs les rejoignent dans les plus hauts revenus, selon la sortie des albums ou des concerts. On peut noter que les rémunérations des vedettes françaises du spectacle sont beaucoup moins élevées que celles des stars américaines qui, grâce à la langue anglaise, ont accès à un marché mondial. Péjorativement, ces « étoiles », footballeurs ou artistes, sont parfois vues comme les « bouffons des rois » : elles s’enrichissent en divertissant l’élite et le peuple.

Pour gagner, par son travail, plus d’un million d’euros, il faut donc soit devenir un patron d’une très grande entreprise, soit opérer dans la haute finance, soit posséder un talent physique ou intellectuel rare. En effet, dans une économie de marché, c’est la rareté qui fait le prix ou la rémunération.

La plaie de l'économie grise


Comme dans tous les pays, il existe chez nous une économie non officielle ou « souterraine ». C’est l’ensemble des activités de production, licites ou illicites, qui ne font pas l’objet d’une comptabilisation dans le PIB.

Parmi les activités licites non déclarées, figure, en premier et de très loin, le travail au noir. Il s’agit de toutes les productions, artisanales, commerciales ou libérales, qui échappent aux prélèvements fiscaux et sociaux, et aux contraintes réglementaires. Les fraudeurs sont soit les patrons, qui cachent leurs ventes ou emploient des travailleurs sans les notifier, soit des salariés qui arrondissent leurs fins de mois. Viennent ensuite, les minimisations de chiffre d’affaires qui touchent essentiellement les indépendants ou les entreprises. On minimise les recettes de son commerce ou de son cabinet d’avocat. On n’acquitte pas l’intégralité de la TVA. On impute des dépenses privées sur des dépenses professionnelles. On perçoit des dessous de table, y compris parfois des particuliers, lors des transactions immobilières par exemple.

Dans les activités illicites, productrices de biens ou services, se trouvent les trafics de drogues (estimés à 30 milliards !), d’alcools prohibés ou de cigarettes, la prostitution, mais aussi des vols commis par les salariés dans les entreprises.

Il faut ajouter à cette économie souterraine ce que l’on  nomme l’économie « parallèle », tels que les cambriolages, le racket de commerçants et les vols. Ces pratiques ne produisent pas des richesses, mais les déplacent.

Mais aux économies souterraines et parallèles, il faut adjoindre toutes les fraudes aux prestations sociales (allocations logement, chômage et familiales) ou les arrêts maladies de complaisance. Complétons enfin ce terrifiant inventaire par la corruption des élus, les marchés publics truqués et bien sûr l’évasion fiscale, c’est-à-dire les sommes qui quittent la France pour se réfugier dans les paradis offshores.

Au total, cette économie « grise » représenterait entre 10 et 15% du PIB et près de 20% dans certaines régions. Elle accroît  les déficits budgétaires et sociaux, plombe la dette, siphonne les revenus et appauvrit l’ensemble des Français intègres, riches, moyens ou pauvres, qui ni ne volent, ni ne fraudent, ni ne mentent. Si l’on nettoyait cette « grisaille », la France serait vraiment un  pays prospère, puissant, éduqué, démocratique et formidable.

Levez le secret bancaire !


 
Les représentants du G20 ont tenté, la semaine passée, de s’attaquer au problème des paradis fiscaux. Or le verrou, qui empêche la lutte efficace contre la dissimulation fiscale, la fraude ou le blanchiment de capitaux, se nomme secret bancaire. Il est la principale garantie offerte par les paradis fiscaux aux particuliers ou aux entreprises.

Le secret, quand il est licite, n’est pas en soi un problème en économie. Par exemple, le secret professionnel fait partie intégrante de certaines activités, tels que les pharmaciens, les notaires, les magistrats ou les prêtres. Ces travailleurs ont l’obligation, hors les cas prévus par la loi, de ne pas divulguer des faits confidentiels appris dans l’exercice de leur profession. Dans le cas des médecins ou des avocats, le secret est absolu : il est opposable à tous et même à la justice.

Le secret bancaire n’est bien sûr pas normé au niveau international. En général, il désigne l’obligation qu’ont les banques de ne pas divulguer des informations sur leurs clients à des tiers. Il existe de nombreuses différences de législation selon les pays. Par exemple, en France, l’administration peut accéder directement aux comptes des clients sans contrôle judiciaire. De facto, le secret bancaire est réduit au secret professionnel du banquier lui-même. A l’inverse, en Autriche, le secret bancaire est inscrit dans la Constitution, et rien ni personne ne peut exercer sa levée. Monaco, Lichtenstein, Malte, Andorre, Gibraltar, Jersey, Guernesey, île de Man sont les paradis fiscaux européens qui protègent le mieux le secret bancaire. Ce que souhaitent les économies du G20 n’est pas sa levée totale sur les cinq continents, mais la possibilité d’un « échange automatique d’informations » quand les autorités compétentes le demandent. Une telle procédure existe déjà aux Etats-Unis.

Souvent libéraux, les partisans du secret bancaire affirment qu’il respecte la vie privée et la propriété. Dans les faits, la levée du secret bancaire, en cas de suspicion ou d’inexistence de contrôle, serait un pas majeur vers la réduction de la corruption, de la dissimulation fiscale ou du blanchiment d’argent sale issu de la drogue et du crime. Il permettrait de remonter à la source de beaucoup de fraudes. Car le secret bancaire, dans un monde miné par les malversations ou les mafias, ne protège pas la vie privée mais l’origine douteuse de fonds bien mal acquis.

Politiciens et patrons


L’altercation salée, par courriers interposés, entre le patron de Titan et le ministre du redressement productif, a de quoi surprendre les Français par sa virulence. Elle témoigne pourtant de l’énorme différence de statut qu’occupent les patrons et les politiciens aux Etats-Unis et en France.


 Chez nous, la politique reste l’apanage des politiciens. Et rares sont les patrons français qui entrent en politique ou s’expriment sur les affaires publiques. Les ministres peuvent commenter la stratégie des entreprises, mais il serait très déplacé pour un patron de prendre position à la télévision sur le mariage homosexuel ou le cumul des mandats. Le profil des patrons français est très normé. Plus de la moitié des PDG du CAC40 sont issus des corps d’Etat, où ils ont pu croiser leurs copains énarques, Valéry Giscard d’Estaing, Jacques Chirac ou François Hollande. Nombre de politiciens ont été héliportés par le pouvoir au sommet de firmes qui entretiennent des relations privilégiées avec l’Etat ou les collectivités, dans le transport, l’énergie, la banque ou l’armement. L’esprit de caste et les intérêts financiers imposent retenue et discrétion...

Il en va différemment outre-Atlantique. Là-bas, les politiciens, avec des taux d’abstention de 50% à la Présidentielle et de plus de 80% à certaines élections locales, ont une légitimité plus faible dans l’opinion. Ils sont en permanence vilipendés par les médias, les associations, les groupes de pression et les patrons ! Ces derniers sont souvent très engagés. Ils soutiennent et financent ouvertement les partis. Ils s’expriment sur les armes à feu, la religion, l’international, les syndicats, les mœurs. Beaucoup deviennent sénateurs ou gouverneurs, voire Présidents, tels Jimmy Carter ou George Bush. Malgré les krachs ou les affaires, l’Amérique voue un culte extraordinaire aux pionniers, partis de rien, qui ont bâti des empires. Bill Gates ou Warren Buffet sont des icônes, comme l’étaient Steve Jobs ou Henry Ford.  L’entrepreneur, plus que le politicien, est le symbole de la réussite d’une société qui valorise la compétition, l’argent et la conquête.

L’irruption d’un patron américain dans le débat public français est inhabituelle. Le ton et le fond des déclarations peuvent désarçonner. Mais l’Amérique est le pays de la liberté d’expression. On peut compter sur la pugnacité de l’ancien avocat Montebourg pour lui rendre la pareille.

Le choix du destin commun



Alors que la crise est loin d’avoir rendu son verdict dans l’Union européenne, l’appel au référendum lancé par le Premier ministre britannique ressemble à un coup de poignard dans le dos.

Les chefs d’Etat français et allemand ont commémoré les cinquante ans du traité qui scellait la réconciliation et la coopération entre les deux anciens ennemis. Mais l’Europe politique et économique est au bord du gouffre. Ses peuples s’en méfient. Ils l’accusent de ne pas les avoir protégés contre le chômage et la stagnation. Ce désamour se mêle aussi d’un désenchantement envers les États-nations. Des revendications indépendantistes ou autonomistes menacent l’intégrité des pays, de la Catalogne à l’Écosse, en passant par les Flandres, le Pays Basque ou la Lombardie.

On ne refait pas l’Histoire. Personne ne pourra jamais démontrer que sans la construction européenne et l’euro la situation aurait été meilleure. Mais deux remarques s'’imposent. Le vieux continent n’a connu aucune guerre entre nations depuis 1945. Près de 70 ans de paix, c’est un formidable démenti à tous ceux qui contestent le rôle politique de l’Europe. Et ces décennies pacifiées compensent largement les divergences sur l’intervention en Irak, au Mali ou ailleurs. Sur le plan économique, depuis 2008, oui, l’Europe est en crise, particulièrement dans le sud du continent. Mais quatre années difficiles peuvent-elles effacer l’extraordinaire croissance des pays membres depuis la création de la CEE en 1958 ? L’Europe, contrairement à ce que propagent ses pourfendeurs, n’est pas condamnée au déclin. Elle est, en moyenne bien sûr, un continent économiquement riche, socialement protecteur et démocratiquement avancé.

Les Européens sont exigeants. Et ils ont raison de l’être. Sauver l’Europe, c’est aussi exiger de ses dirigeants et de ses commissions, plus de transparence et de parcimonie. Mais on ne doit pas jeter le bébé avec l’eau du bain, c’est-à-dire détruire l’Union européenne au prétexte que ses instances ne fonctionnent pas bien. L’Europe n’est pas une basse-cour où chacun picore ce qui est bon pour lui. Les Britanniques voudraient les avantages sans les contraintes. Ce jeu dangereux peut flatter les eurosceptiques. Mais il sape les voies de la coopération et de l’identité européenne. Néanmoins, chaque peuple européen est libre. Après tout, avoir un destin commun est un choix démocratique, pas une obligation despotique.

Note dégradée, taux bas: pourquoi ?


Cette semaine, après Standard & Poor’s en janvier, l’agence de notation Moody’s a dégradé la note de la France. Or les taux auxquels l’Etat français continue d’emprunter sur les marchés sont historiquement bas. Pourquoi une telle contradiction ?

En théorie, dans le domaine financier, le risque s’exprime par le taux d’intérêt : plus l’emprunteur est jugé peu fiable ou peu solide,  plus le taux est élevé. En retirant à la France son triple A, les deux agences de notation mondiales auraient dû renchérir  les taux d’emprunt français. Or ceux-ci, depuis janvier, s’établissent en moyenne à moins de 2%. Grâce à cette baisse improbable, le gouvernement va économiser plus de deux milliards d’euros cette année !

En pratique, les investisseurs qui ont des liquidités à placer ne peuvent pas se passer de la France, malgré de mauvaises prévisions de croissance. Dans un contexte de gonflements des dettes souveraines et de creusements des trous publics, il va rester peu de pays avec un triple A. Les bons élèves se font rares dans la zone euro : Luxembourg, Allemagne, Danemark, Finlande et Suède. Les Pays-Bas, l’Autriche ou le Royaume Uni sont sous surveillance négative. Le Portugal, l’Irlande, l’Espagne ou l’Italie sont classés dans la « catégorie spéculative » et empruntent à plus de 7%. La Grèce est estampillée « risque maximal » ! Mais des pays comme le Luxembourg ou la Finlande sont trop petits pour absorber les masses de liquidités disponibles sur la planète. Et l’Allemagne ne peut pas tout pomper, car les règles de saine gestion empêchent de mettre tous ses œufs dans le même panier. La France est donc le meilleur second choix ! Dans les années 1990, huit pays sur dix dans l’OCDE avaient un triple A. Aujourd’hui seuls deux pays sur dix ont le précieux accessit. Les riches investisseurs issus d’Asie ou des pays exportateurs de pétrole ou de gaz sont quasiment forcés de nous prêter de l’argent, même à des taux très bas.

Le paradoxe d’une dégradation de la notation concomitante à une baisse des taux n’est donc qu’apparent. Cette baisse court terme des taux d’emprunt pour un pays qui voit l’ensemble de ses clignotants virer au rouge ne donne pas un blanc-seing au dérapage de nos dépenses et déficits. Car à long terme, les marchés financiers pourraient utiliser une stratégie que n’aurait pas reniée Mark Twain : « Mettez tous vos œufs dans le même panier et surveillez le panier ! »

La chance en économie


Traiter de la chance en économie peut paraître provocateur ou paradoxal. La croissance d’un pays se fonde sur deux facteurs de production qui, en principe, ne laissent rien au hasard : le travail et le capital. C’est par l’effort ou les investissements que l’on réussit. Et puis l’opinion commune soutient que « la chance, ça se mérite ».

Pourtant, la réussite d’une entreprise dépend beaucoup d’aléas qu’elle ne peut contrôler, malgré les talents ou l’énergie de son patron et de ses employés. De même, la compétitivité d’une nation, son aptitude à augmenter durablement le bien-être de ses habitants, relève de variables qui dépassent sa politique intérieure. Loin de nous l’idée de minimiser la responsabilité de l’action gouvernementale sur la productivité. Mais la santé de la France dépend largement du cours du yuan, de la croissance américaine, du déficit grec, d’une banqueroute au Royaume-Uni, des prix du pétrole, d’une découverte scientifique au Japon,  d’une innovation technologique en Californie ou d’un attentat à New York. Ces variables, exogènes, nos politiciens les subissent plus qu’ils ne les influencent.

Ainsi, Nicolas Sarkozy, outre ses choix, n’a pas eu de chance ! Héritant, en 2007, d’un pays en croissance où le chômage diminue depuis 2004, il baisse les impôts sans réduire les dépenses en 2008, au moment où la crise des subprimes, partie des Etats-Unis, frappe l’Europe. Quand il pense se relever de cette secousse, sa politique est torpillée par la crise des dettes souveraines qui explose en 2010. Barack Obama, a contrario, semble être plus « verni ». Il a gagné l’élection de novembre 2008, deux mois après la faillite de Lehman Brothers. Et il se représente aujourd’hui alors que beaucoup de clignotants sont passés au vert outre-Atlantique : recul du chômage et du déficit commercial, reprise de la consommation et de la production. Heureux candidat ! Bien sûr, certains diront que cette reprise résulte de son action. Nous dirons aussi que le verdict des urnes résultera surtout de la conjoncture et des aléas.

François Hollande, qui a accédé au pouvoir dans un contexte de crise aiguë, l’obligeant à lever 25 milliards d’impôts en plus et à économiser 10 milliards de dépenses, sera-t-il chanceux ? La chance, par essence, ne peut se maîtriser. Elle n’exonère pas de travailler dur.  Cela étant, il vaut mieux être dirigé par un « veinard » que par un « poissard » !
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